Jeunesses Communistes Révolutionnaires

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JEUNESSE & REVOLUTION

Interview d’Alain Krivine

mercredi 10 janvier 2007, par JCR-RED

Comment et pourquoi a eu lieu la fondation de la JCR ?

Nous menions une bataille d’opposition dans l’Union des étudiants communistes (UEC) : contre le stalinisme, la passivité du PC par rapport à la révolution algérienne, son refus de la soutenir intégralement... Nous avons été exclus en 65 pour avoir condamné publiquement la politique du PC de soutien à la candidature Mitterrand. Nous refusions de mettre sur orbite un politicien bourgeois.

L’exclusion nous a pris au dépourvu car nous n’envisagions pas de créer une organisation trotskyste indépendante. Il existait les conditions pour une organisation indépendante, mais dans la jeunesse. Certains d’entre nous étaient membres de la section française de la Quatrième Internationale, le PCI. Mais beaucoup de jeunes autour de nous ne savaient pas ce qu’était la Quatrième Internationale. Nous apparitions surtout comme des guevaristes, d’où la création d’une organisation de jeunesse dont certains membres étaient trotskystes, mais pas tous.

Nous avions été exclus à plusieurs centaines, mais nous nous sommes retrouvés à environ 120 pour fonder la JCR. Nous étions présents uniquement dans des facs, surtout à Paris, Rouen et Caen. L’activité était centrée sur le travail étudiant dans l’UNEF et le travail internationaliste autour du Vietnam. Cela a permis à l’organisation de jeunesse de prendre contact avec d’autres organisations européennes, notamment les jeunes socialistes allemands du SDS qui menaient une activité radicale de soutien au Vietnam. Nous avons lancé une campagne internationale européenne avec deux manifestations, l’une à Liège et surtout une autre à Berlin juste avant mai 68. Les deux forces majeures étaient la JCR et le SDS. Nous y avons appris à structurer une manif, à donner la pêche avec des chants, des slogans, à organiser un service d’ordre (SO). Cela a été éducatif pour les jeunes.

En 68, nous avons eu un rôle bien au-delà de nos forces réelles. Nous étions connus dans nos facs grâce au travail que nous faisions avant. Nous avions une analyse politique qui nous permettait de dominer les évènements et nous avions une capacité d’organisation, même à peu de monde. Nous prenions souvent en charge le SO, nous étions capables de prendre la parole dans des AG. Nous avons été les premiers à pousser à la jonction avec les ouvriers en faisant partir l’AG de la Sorbonne vers l’usine Renault de Boulogne. Cette capacité vient de notre compréhension politique. À la Sorbonne, nous faisions un court meeting chaque jour, il y avait une table de la JCR en permanence et nous sortions un journal quotidien, Aujourd’hui. Les étudiants y trouvaient nos explications politiques, nos analyses, un point sur la situation et nos propositions. L’internationalisme nous permettait d’aller en province, car s’il n’y avait plus d’essence en France, des militants de Belgique et d’Allemagne nous en apportaient presque chaque jour…

Avant l’exclusion de l’UEC, nous avions eu des expériences d’organisation clandestine dans les réseaux de soutien au FLN en 1962-63. Nous avions dirigé l’organisation Jeune Résistance en 1960-65. La fonction essentielle était le travail dans l’armée pour appeler à la désertion. Ce réseau a regroupé jusqu’à 800 personnes, avec des actions de distributions de tracts dans les casernes, dans les manifs, de blocages de trains…

Nous avions aussi l’expérience du travail syndical dans l’UNEF, des débats dans l’UEC, ce qui nous obligeait à être formé politiquement. Nous avions fait du travail de masse dans le Front universitaire antifasciste que nous avions créé contre la volonté de la direction de l’UEC, et qui regroupait des milliers d’étudiants dans la plupart des grandes villes universitaires. Nous avions viré les fachos du quartier latin.

L’addition de toutes ces expériences a enrichi plusieurs dizaines de nos militants avant 68. Juste avant le mouvement, nous étions 300 à 400, après, nous nous retrouvions entre 800 et 900, moins que ce que croyait la police ! Comme la JCR et le PCI ont été dissous par le gouvernement et que les conditions étaient réunies pour faire une organisation adulte, nous avons décidé, à 80 %, d’adhérer à la Quatrième Internationale et de fusionner avec le PCI pour fonder la Ligue Communiste.

Peut-on comparer la « génération 68 » à celle du CPE ?

D’abord, en 68 il y avait 300 000 étudiants, contre plus de 2,5 millions aujourd’hui. Ils étaient très ciblés socialement et ne connaissaient rien à la classe ouvrière, mais ceux qui étaient politisés avaient une attente presque messianique des ouvriers, allant jusqu’au délire des étudiants petits-bourgeois prêts à servir le prolétariat… Aujourd’hui, la moitié des étudiants travaille ; il est plus facile et plus concret d’expliquer à un étudiant qui travaille au Mac Do ce qu’est la condition des salariés. Le milieu social est plus élargi. Non seulement les conditions sont plus difficiles, mais en plus il n’y a plus de perspective d’avenir. Ces difficultés ont un point positif, c’est que la jonction des étudiants et des salariés est plus facile.

La jeunesse est une force d’entraînement pour la classe ouvrière, car elle a moins le poids des bureaucraties syndicales. Par exemple, le CNE est passé sans résistance, alors que le CPE a soulevé un grand mouvement. Ce qui est commun à tous les mouvements, c’est qu’ils permettent une politisation rapide. On sort souvent méconnaissable d’une lutte. C’est cet aspect qui nous rend optimistes. On parle toujours d’une jeunesse « apolitique », ce qui n’est pas vrai, car dans la mobilisation il y a radicalisation. Il ne faut jamais regarder les gens comme figés.

Mais en 68, la jeunesse rejoignait plus les organisations politiques comme la JCR…

À l’époque le PCI était plus petit que la JCR. Aujourd’hui, c’est le contraire. Le PCI n’était pas connu, contrairement à la JCR, alors qu’aujourd’hui on connaît plus la LCR, notamment grâce à Olivier Besancenot.

Mais l’organisation de jeunesse a une activité que le parti « adulte » ne peut pas avoir. Le développement des JCR se fait avec son activité propre. Les jeunes ont besoin de formations et en demandent, à condition qu’elles ne soient pas dogmatiques. Ils ont également besoin de mener une activité militante différente. L’organisation de jeunesse ne peut pas tout faire. Il faut cibler des champs avec parfois des actions assez radicales. La jeunesse doit casser la routine. L’inversion du rapport entre organisation de jeunesse et parti ne remet pas en cause les spécificités de la jeunesse.

En revanche, il y a des différences dans la forme de politisation. En 68, elle se faisait sur des programmes et une tradition. C’était une époque charnière entre vieille et nouvelle classe ouvrière. Dans la Sorbonne ou dans les manifs, on voyait des portraits de Lénine, de Mao, de Staline, de Trotsky… La Révolution russe était la référence commune. Aujourd’hui, les seuls portraits sont sur les t-shirts et ce sont ceux du Che ou éventuellement de Marcos. La politisation ne se fait plus en fonction de l’histoire et des références classiques, mais il ne faut pas en déduire qu’il n’y a plus de politisation. Elle est aussi forte mais avec d’autres formes. Elle se fait selon des valeurs : contre l’injustice, pour la dignité de la jeunesse face au CPE ou du peuple palestinien, contre le racisme, par solidarité… On porte le keffieh palestinien, on s’intéresse aux expériences nouvelles, à Marcos au Mexique ou à Chavez au Venezuela.

Il y a un sentiment que les anciennes références, les vieux soixante-huitards qui ne font plus rien aujourd’hui ont échoué. Il faut toujours se former politiquement sur l’histoire ou les théories, mais pas partir de cela. On n’adhère plus à la LCR par adhésion à la Révolution russe, mais par révolte sur les questions du SIDA et de l’Afrique, des Palestiniens qu’on humilie… Les raisons de se révolter sont aussi fortes, et même plus, mais avec d’autres formes et l’organisation de jeunesse doit partir de là, sans plaquer les schémas tout faits. Il faut garder la boussole de la révolution, mais aussi faire en fonction des mentalités, des rapports de force, des motivations…

Propos recueillis par JB, [Nanterre]

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