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L’impérialisme au XXIe siècle

mercredi 10 janvier 2007, par JCR-RED

Pour le marxisme, l’impérialisme est le stade le plus avancé du développement capitaliste. C’est le stade où le mode de production capitaliste devient le mode de production dominant et permet aux classes dominantes des pays capitalistes d’établir leur domination sur l’ensemble de la planète en fonction des équilibres de force existant entre elles. Cela crée une situation internationale où les grands blocs de capitaux, formés par la tendance inhérente au capitalisme à la concentration du capital, se lient à des structures étatiques et par ce biais se livrent une concurrence politique et militaire et non plus seulement économique.

Les deux grands théoriciens marxistes de l’impérialisme sont Lénine et Boukharine. Lénine le résume à cinq points : la formation de monopoles, aboutissement du processus de concentration du capital. Ces monopoles nationaux s’associent entre eux dans des cartels capitalistes internationaux, espaces où le rapport de force entre eux est pacifiquement établi. La troisième caractéristique est la fusion du capital bancaire avec le capital industriel pour former ce qu’on appelle le « capital financier ». Ensuite, Lénine identifie l’exportation de capitaux comme caractéristique des pays impérialistes et un des moyens pour ceux-ci d’établir leur influence en dominant la production en dehors des frontières nationales. Et enfin, la lutte pour le partage du monde (à l’époque partage colonial, aujourd’hui en zones d’influence) qui mène à l’éclatement des guerres interimpérialistes.
Boukharine développe une analyse plus conceptuelle. Il identifie l’impérialisme comme la situation qui émerge par l’interaction de deux tendances contradictoires : l’une est celle de la concentration et de la centralisation du capital à l’intérieur des économies nationales, renforçant les liens entre Capital et État et conduisant à des formes de capitalisme d’état ; l’autre est la tendance à l’internationalisation des forces productives.

L’impérialisme classique (milieu XIXème – milieu XXème)

Depuis le XVème siècle, les puissances européennes se livraient une concurrence militaire et territoriale. Le début de l’ère impérialiste est le moment où ce phénomène se combine avec l’émergence du capitalisme industriel. La révolution industrielle anglaise confère à la Grande Bretagne un avantage sur le terrain militaire vis-à-vis de ses concurrents (la Prusse, l’Autriche, la France, la Russie) et crée la nécessité pour ces pays d’industrialiser plus rapidement, permettant par là la victoire définitive des bourgeoisies continentales sur l’aristocratie. Avec l’unification de l’Allemagne et de l’Italie, les équilibres territoriaux sur le continent se stabilisent et une phase d’expansion coloniale s’ouvre pour la conquête de nouveaux marchés et de nouvelles sources de matières premières. C’est le moment où le volume des investissements directs à l’étranger augmente énormément. Les tensions interimpérialistes commencent à monter et dans le contexte de multipolarité économique et politique, les alliances tactiques entre puissances changent très rapidement. Deux sont les principaux pôles autour desquels elles se structurent : la Grande Bretagne, principale puissance et de loin principale détentrice de colonies, et l’Allemagne unifiée, puissance émergeante et agressive au capitalisme industriel très virulent. La montée des tensions pousse à la militarisation et par là renforce les liens entre Capital et État.
À l’issue de la grande guerre, déterminée par l’entrée tardive des US aux côtés de l’axe franco-britannique, ces liens sont tellement forts que le marché mondial se fragmente en blocs commerciaux rivaux et la lutte protectionniste s’engage définitivement, chaque état cherchant à protéger sa part de marché en en excluant les autres. Dans cette situation, les puissances coloniales détiennent un avantage fondamental puisqu’elles peuvent assurer leurs nécessités en matières premières par l’exploitation des économies des pays colonisés.

Les pays exclus du partage du globe (Allemagne, Italie, Japon) développent leur industrie de guerre pour être en mesure de déployer la stratégie qui consiste à utiliser leur supériorité militaire afin d’arracher aux autres puissances des marchés, des colonies et des ressources. Pour ce faire, ils doivent écraser le mouvement ouvrier et imposer un nationalisme ultra-agressif : d’où le rangement de ces bourgeoisies derrière les forces du fascisme. La militarisation engagée par Hitler dès 1935 annonce définitivement la prochaine grande guerre, la pire qu’ait jamais connue l’humanité.

L’impérialisme des superpuissances

Le monde issu de la conférence de Yalta est radicalement différent. La solution au problème de l’expansionnisme allemand est le partage de l’Europe en deux et dans ces conditions un équilibre politique bipolaire émerge. D’un côté la première puissance impérialiste que sont devenus les US utilise sa suprématie économique et militaire pour ranger politiquement les puissances occidentales derrière elle. Le plan Marshall vise à stabiliser la situation sociale en Europe afin d’éviter une révolution et reconstruire suffisamment les économies européennes pour qu’elles puissent contenir l’agressivité soviétique. Les US imposent aux autres puissances occidentales leurs conditions quant au fonctionnement du marché mondial : d’où la création du GATT (devenu l’OMC depuis 1992) et l’ouverture des marchés coloniaux au capital étasunien.

De l’autre côté, le bloc de l’est est dominé par la bureaucratie stalinienne. Mais il est beaucoup plus faible économiquement. C’est ce qui est à l’origine de sa politique insulaire (afin de se protéger de la concurrence économique directe) et de la nécessité d’imposer une exploitation plus dure aux travailleurs pour accumuler le plus de plus-value possible dans un effort de rester compétitif, notamment militairement.

La bipolarité politique a créé un système impérialiste très rigide où les différentes puissances avaient une marge de manœuvre réduite. C’est ce qui explique l’absence de conflits majeurs entre puissances occidentales, alors même que les bourgeoisies européennes s’engagent dans la voie de l’intégration européenne visant à créer un pôle aussi puissant que les US et que la suprématie économique des US est largement contestée dès les années 60s. Dès cette période, une contradiction très marquée entre les équilibres économiques et les équilibres militaires s’établit durablement.

Le processus de décolonisation a marqué la guerre froide. Quatre raisons expliquent ce phénomène : le déclin des puissances européennes et la volonté des US de s’étendre à des nouveaux marchés sont les deux premières. Ensuite, la diminution de l’importance économique de certaines colonies (notamment en Afrique) due aux énormes progrès de la productivité dans les secteurs agricoles des pays impérialistes fait que la domination coloniale coûte désormais très cher et qu’elle ne rapporte pas assez. Enfin, la partielle industrialisation de certains pays (notamment au Proche-Orient et en Asie du sud-est) renforce la capacité des bourgeoisies locales à s’autonomiser. C’est ce qui est à l’origine de la création de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) mais de manière plus générale d’un ensemble de puissances régionales (la Turquie, l’Iran, l’Iraq, le Brésil, l’Argentine) qu’on peut qualifier de sous-impérialismes.

La crise structurelle entamée en 1973 suite au premier choc pétrolier est la cause profonde de la chute du stalinisme. Elle accentue la concurrence et force les régimes staliniens à tenter de s’intégrer au marché mondial (la Chine y réussira mieux avec Deng Xiaoping). Ceci crée l’espace politique nécessaire pour que les travailleurs des pays de l’est puissent se mettre en mouvement et faire reculer l’armée russe, réduisant de manière significative la domination russe sur les pays de l’Europe de l’Est.

La phase impérialiste actuelle

La chute du mur signifie le retour à la structuration multipolaire des équilibres politiques entre impérialismes. En même temps, la réunification de l’Allemagne et la lutte pour gagner de l’influence dans les pays de l’est poussent à une accélération du processus d’intégration européenne (cf. traité de Maastricht) c’est-à-dire le processus de création d’un impérialisme européen unifié. La disparition de la menace soviétique permet à celui-ci de s’autonomiser encore plus de l’impérialisme étasunien.

Cependant, l’effet premier de la chute du mur a été le renforcement de l’influence politique et de la suprématie militaire des US. La guerre du golfe en 1991 en était une démonstration, permise par l’incapacité de la Russie à y défendre ses intérêts. Mais cette guerre a aussi révélé l’intensification des conflits entre les US et l’Europe, envoyant des signes clairs de l’instabilité intrinsèque du nouvel ordre mondial.

Cette instabilité est aggravée par l’émergence des sous-impérialismes, surtout ceux au Proche-Orient et de nouveaux impérialismes tel que la Chine aujourd’hui et l’Inde et le Brésil demain. Ces deux facteurs ainsi que l’importance croissante pour l’économie mondiale du pétrole font du Moyen-Orient l’épicentre de la bataille interimpérialiste. La stratégie de la guerre sans limite de l’administration Bush vise à utiliser la suprématie militaire des US pour éviter que l’influence des impérialismes concurrents s’étende dans la région. Mais comme cette suprématie n’est que relative et que les défaites qu’ils y subissent actuellement profitent à leurs concurrents, cette stratégie est la parfaite recette pour mettre en marche toutes les tendances centrifuges du système impérialiste. S’ouvre alors une période de conflits gigantesques entre bourgeoisies et entre la classe ouvrière internationale et celles-ci.

Seule la victoire de la révolution socialiste menée par le prolétariat international est capable de mettre fin aux contradictions engendrées par l’impérialisme et aux guerres auxquelles il conduit, construisant ensuite un nouvel ordre mondial sans classes et sans conflits.

Christakis, [Censier]