Jeunesses Communistes Révolutionnaires

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Le Front populaire : mythes et réalités

mercredi 16 mai 2007, par JCR-RED

On nous présente toujours le Front Populaire comme ayant donné les congés payés aux travailleurs.
Aujourd’hui une sorte de mystique idéaliste entoure ce gouvernement qui aurait agi pour le bien être de la classe ouvrière. On aime aussi à dire que le Front Populaire aurait sauvé la France du fascisme. L’Humanité du 3 mai 1936 célébrait à cet égard le coup porté « aux fascistes et leurs alliés ».

C’est dans une perspective de changement de la société que le Front Populaire a laissé sa marque dans l’Histoire. Pourtant son programme n’avait rien de radical. C’est sous la pression des travailleurs en grève, avant même la formation du gouvernement, que le patronat a lâché des concessions qui passent historiquement pour des acquis du Front Populaire. Soixante-dix ans après, retour sur un événement qui a porté les espoirs de millions de travailleurs et qui reste plein d’enseignements pour aujourd’hui.

Les origines

L’idée même de Front Populaire est apparue au sein des luttes. Le 6 février 1934 les ligues fascistes (Action Française, Croix de Feu, Ligue des Patriotes...) sont allées manifester devant l’Assemblée Nationale. Cela a donné lieu à une très violente émeute (17 morts et 1 500 blessés) où l’on a pu craindre une tentative de coup d’État. Dans une situation de dégénérescence du capitalisme mondial depuis la crise de 1929, il s’agit là d’un avertissement de la bourgeoisie en direction du mouvement ouvrier et à ceux qui le soutiennent même légèrement afin qu’ils se tiennent tranquilles.
En effet les divers gouvernements de l’époque ont réalisé nombre de contre-réformes supprimant des droits et acquis sociaux aux travailleurs.

Six jours plus tard, En protestation à l’agitation
fasciste, une grève générale paralyse la France, avec des manifestations unitaires
dans des dizaines de villes. Le Parti Communiste Français change alors sa politique
ultra-sectaire qui visait à qualifier les militants socialistes de « social-fascistes ». Sous les directives de Staline le PCF doit désormais défendre la démocratie bourgeoise
face au péril fasciste. L’URSS cherchait
alors une alliance avec la France face à l’Allemagne hitlérienne. C’est dans ce cadre que Maurice Thorez, secrétaire général
du PCF, a déclaré que la France « sert objectivement la cause du prolétariat ». Il lance le 9 octobre 1934 le slogan d’un « large Front Populaire Antifasciste » .

L’unité du mouvement voulue par les travailleurs

Lors de la grève et des manifestations de 1934, les travailleurs ont poussé pour l’unité du mouvement. Les manifestations unitaires ont conduit à la réunification de la CGT jusqu’à lors divisée en CGTU (pro PCF) et CGT (ceux opposés à une ligne pro PCF). La pression pour l’unité entre travailleurs socialistes et communistes a été très forte. C’est sous cette pression de la base que les dirigeants politiques ont été obligés de prendre position. C’est ainsi que face à toutes les formes de sectarisme et des querelles de chapelles que les travailleurs ont réclamé de toutes leurs forces l’unité du mouvement car ils avaient conscience que c’est là la seule manière de gagner. Face à la menace fasciste, dont l’existence est vouée à la destruction du mouvement ouvrier et aux contre-réformes antisociales, l’unité des travailleurs est la première chose à faire.

L’accord du Front Populaire

Le programme du Front Populaire est un compromis entre essentiellement trois partis politiques : la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière, ancêtre de l’actuel Parti Socialiste) ayant Léon Blum comme dirigeant, le PCF (Parti Communiste Français) avec Maurice Thorez comme secrétaire général et le Parti Radical d’Édouard Daladier.

La SFIO est un parti réformiste qui ne voit que le parlementarisme comme terrain d’action. Léon Blum a d’ailleurs été très clair à ce sujet en déclarant « Je pense que si, par l’effet du jeu parlementaire, nous étions appelés à exercer le pouvoir, nous devrions l’exercer légalement, loyalement ».

Le Parti Radical est, selon l’analyse de Léon Trotsky (un des dirigeants de la Révolution russe d’octobre 1917 et fervent opposant à Staline) « le parti à l’aide duquel la grande bourgeoisie entretenait les espoirs de la petite bourgeoisie en une amélioration progressive et pacifique de sa situation . Les radicaux n’ont pu jouer ce rôle qu’aussi longtemps que la situation économique de la petite bourgeoisie
restait supportable, qu’elle n’était pas véritablement ruinée, qu’elle gardait espoir en l’avenir. Le programme des radicaux
a toujours été, certes, un simple chiffon de papier. Ils n’ont accompli et ne pouvaient accomplir aucune réforme sociale sérieuse en faveur des travailleurs : la grande bourgeoisie qui détient tous les véritables leviers du pouvoir, les banques et la Bourse, la grande presse, les hauts fonctionnaires, la diplomatie, l’État-major, ne le leur eût pas permis. Mais ils obtenaient
de temps à autre, en faveur de leur clientèle, surtout en province, quelques petites aumônes et entretenaient par là les illusions des masses populaires
 ». Le parti Radical a participé à la fois à des gouvernements de droite comme de gauche.
La présence de ce parti dans le Front Populaire signifie clairement la collaboration
de classe.

Le PCF ne participe pas à l’alliance gouvernementale
afin de satisfaire les exigences
du Parti Radical et pratique un soutient extérieur. Le PCF est totalement aligné sur la bureaucratie stalinienne. Staline a été porté à la tête de la Contre-Révolution sociale en Russie en s’alliant notamment avec l’ancienne administration tsariste qui constituait une part de la bourgeoisie russe en émergence auparavant liée à l’aristocratie. De fait le PCF n’était que la courroie de transmission de Moscou et sa participation au Front Populaire exprimait la volonté d’une alliance France-URSS. Dès sa création le PCF n’est le résultat que de la politique d’opportunistes ayant ratifié les 21 conditions de Lénine pour intégrer la IIIéme Internationale sans volonté de les appliquer.

La victoire aux élections d’avril-mai 1936

Les élections d’avril-mai 1936 marquent la victoire du Front Populaire. Un gain électoral de 300 000 voix à lieu par rapport aux élections de 1932 dû essentiellement à une poussée communiste alors que les radicaux enregistrent une grande perte d’environ 400 000 voix. Cela marque le fait que les radicaux sont de moins apprécié par leur électorat qui se tourne soit vers la droite soit vers la gauche. De fait la politique de l’époque se polarise entre le mouvement ouvrier et la droite dure, c’est-à-dire la bourgeoisie exprimant de plus en plus la lutte de classe. Les partis du Front Populaire ont obtenu 369 députés contre 236 pour la droite. Léon Blum fut appelé à former le gouvernement. Il affirma que celui-ci ne pouvait être un « gouvernement socialiste » qui modifierait les structures du pays, mais simplement d’une expérience
de gouvernement social, dans des structures capitalistes.

La grève de 1936

Sans attendre la formation du gouvernement
Blum, les travailleurs passent à l’action. Des milliers d’usines
sont occupées. On dénombre des millions de grévistes
dans tous secteurs
confondus, de la métallurgie aux grands magasins en passant par les serveurs de bars. Ces grèves sont impulsées par la base afin de combattre
les contre-réformes sociales et de conquérir de nouveaux droits. Cela va élargir la combativité des travailleurs à tel point que la CGT passe de 1 million de membres en 1935 à 5 millions en 1937. « Le déclenchement de la grève est provoqué, dit-on, par les “espoirs” que suscite le gouvernement de Front populaire. Ce n’est là qu’un quart de la vérité, et même moins. S’il ne s’était agi que de pieux espoirs, les ouvriers n’auraient pas couru le risque de la lutte. Ce qui s’exprime avant tout dans la grève, c’est la méfiance ou tout au moins le manque de confiance des ouvriers, sinon dans la bonne volonté du gouvernement, du moins dans sa capacité à briser les obstacles et à venir à bout des tâches qui l’attendent ».

Marcel Cachin, le rédacteur en chef de l’Humanité, a dit « Nous sommes, les uns et les autres, devant le fait de la grève ». Ce qui signifie concrètement que la grève est beaucoup plus qu’une douloureuse épine dans le pied des bureaucrates politiques et syndicaux. Le 7 juin 1936 sont signés les accords de Matignon avec le patronat, les syndicats et le gouvernement qui donnent
les congés payés, les quarante heures et l’obtention de délégués du personnel. C’est alors que Maurice Thorez tente de faire rentrer les travailleurs dans le rang : « Nous risquerions même, en certains cas, de nous aliéner quelques sympathies des couches de la bourgeoisie et des paysans de France. Alors ? Alors il faut savoir terminer
une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées, mais si l’on a obtenu la victoire sur la plus essentielles
des revendications. Tout n’est pas possible
 ». Mais contrairement à ce que voulaient les bureaucrates, les grèves s’intensifient.

Tous les partis du Front populaire sont pour arrêter la grève après les accords de Matignon, cette « Victoire sur la misère », selon le quotidien de la SFIO. La reprise du travail devient inévitable, même si, un mois après, plus de mille entreprises étaient toujours occupées. La revanche patronale ne s’est pas fait attendre. Dès septembre a lieu une première dévaluation du franc ce qui permet aux patrons de récupérer plus que ce qu’ils ont lâché. En 1938 se réalise un gouvernement d’Union nationale avec le radical Edouard Daladier à sa tête avec le soutien des députés du Front populaire. En 1938 les décrets Reynaud remettent en cause les acquis de la grève de 1936 (4o heures, congés payés...). Cette assemblée vote en 1940 les pleins pouvoirs à Pétain portant le fascisme au pouvoir.

Une Révolution manquée ?

Le gros des ouvriers qui souhaitaient une Révolution a marché derrière le PCF. Un de leurs slogans était « les soviets partout ! ». Maurice Thorez en a interdit l’utilisation au PCF. Trotsky analyse ainsi la situation : « Quand un million et demi d’électeurs donnent leurs voix aux communistes, la majorité dit à ces derniers : « Nous voulons que vous fassiez en France ce que les bolcheviks
ont fait chez eux en octobre 1917 ».Telle est la volonté réelle de la partie la plus active de la population, de celle qui est capable de lutter et d’assurer l’avenir de la France. Telle est la première leçon des élections
 ».

Des millions de travailleurs occupaient leurs usines et lieux de travail et pouvaient très facilement exproprier la bourgeoisie et ainsi gérer eux-mêmes et démocratiquement
la production pour l’ensemble de la société.

Les bureaucrates socialistes, communistes et anarcho-syndicalistes ont aidé le Parti Radical à détruire la puissante vague révolutionnaire.

De fait il n’existait pas d’organisation politique de masse ayant la volonté d’en finir avec le capitalisme reflétant le mouvement
ouvrier pouvant mener à la constitution
d’un parti ouvrier révolutionnaire. Trotsky le présente ainsi : « Un état-major révolutionnaire ne peut naître de combinaisons
de sommets. L’organisation de combat ne coïnciderait pas avec le parti, même s’il existait en France un parti révolutionnaire
de masse, car le mouvement est incomparablement plus large qu’un parti. L’organisation de combat ne peut pas non plus coïncider avec les syndicats, qui n’embrassent qu’une partie insignifiante
de la classe et sont soumis à une bureaucratie archi-réactionnaire. La nouvelle organisation doit répondre à la nature du mouvement lui-même, refléter la masse en lutte, exprimer sa volonté la plus arrêtée
 ».

Des clés pour aujourd’hui

Un des buts avancés par le Front populaire était de combattre le fascisme, mais une victoire totale contre le fascisme ne peut se réaliser que si le capitalisme est renversé. Cela car le fascisme est une émanation directe du capitalisme servant à écraser les travailleurs.

Cette page d’histoire nous enseigne qu’il faut tout faire pour réaliser l’unité au sein du mouvement avec tous ceux qui le construisent.
Ce n’est qu’ainsi que l’on évitera le frein des bureaucrates dont le but est de diviser le mouvement.

Cela traduit le fait que le mouvement social d’aujourd’hui à besoin d’une expression politique qui soit prête à mener la bataille jusqu’au bout. C’est pourquoi il est nécessaire mais aussi possible d’entamer la construction d’un parti rassemblant tous ceux qui veulent en finir avec le capitalisme et qui permettra de donner des perspectives politiques et donc de victoire à tous les travailleurs.

Laurent, [Tolbiac]