Jeunesses Communistes Révolutionnaires

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Ernest Mandel et la capacité révolutionnaire de la classe ouvrière

vendredi 2 novembre 2007, par Militant JCR

Selon E.Mandel, cette capacité ne se fonde pas dans un "idéalisme" arbitraire, utopique ou volontariste, mais dans les conditions matérielles/objectives de l’existence de cette classe sous le capitalisme. En tant que force de travail, elle fait partie (avec la nature et les moyens de production) des trois forces productives - la première en titre. Sans elle le capitalisme ne fonctionnerait pas. Cette position objective influe d’une manière décisive sur le processus de production, l’organisation du travail, le lien du travailleur/euse au travail dans l’entreprise, mais aussi en dehors de celle-ci- sur l’ensemble des rapports sociaux (...) Un point précis saute aux yeux : c’est à la périphérie du système capitaliste mondial que la percée révolutionnaire a eu lieu...

S’il y a bien un fil conducteur qui traverse l’oeuvre d’Ernest Mandel, c’est bien celui de la classe ouvrière (1) comme force révolutionnaire et émancipatrice, capable d’imposer par son auto-activité le passage du capitalisme au socialisme.

Selon E.Mandel, cette capacité ne se fonde pas dans un "idéalisme" arbitraire, utopique ou volontariste, mais dans les conditions matérielles/objectives de l’existence de cette classe sous le capitalisme. En tant que force de travail, elle fait partie (avec la nature et les moyens de production) des trois forces productives - la première en titre. Sans elle le capitalisme ne fonctionnerait pas. Cette position objective influe d’une manière décisive sur le processus de production, l’organisation du travail, le lien du travailleur/euse au travail dans l’entreprise, mais aussi en dehors de celle-ci- sur l’ensemble des rapports sociaux.

"La" question

Le rôle qu’elle est amenée à jouer découle de sa situation d’exploitation, d’oppression et d’aliénation, qui la pousse à la résistance, à la lutte, à la révolte. Comme les faits et les événements l’attestent. La conscience collective socio-politique qu’elle manifeste, n’existe pas a priori ; elle ne découle pas a priori de sa "nature de classe". Sa forme et son contenu concrets sont le fruit des contradictions sociales vivantes et de son activité propre. Ainsi naît et se développe le mouvement ouvrier.

De la défense des conditions de travail et d’existence, elle est capable -là encore les faits l’ont démontré- de se lancer dans des révoltes, des grandes luttes syndicales et politiques jusqu’à paralyser l’économie capitaliste et son État.

Jusque là beaucoup de commentateurs, idéologues, académiques et politiciens (de gauche et parfois de droite) sont prêts à suivre ce raisonnement. Mais la question qui se pose, est d’un autre ordre : est-ce qu’elle est aussi capable de renverser le capitalisme, de conquérir le pouvoir politique et de (commencer à) construire une autre société -socialiste- basée sur la propriété collective des moyens de production, la planification démocratique, l’auto-organisation et la satisfaction des besoins sociaux de la majorité de la population ?

La réponse est manifestement : oui. Car c’est ce qui s’est passé en Russie, Chine, Yougoslavie, Indochine (Vietnam, Laos, Cambodge), et Cuba. (1bis)

Un point précis saute aux yeux : c’est à la périphérie du système capitaliste mondial que la percée révolutionnaire a eu lieu.

Reposons donc notre question, en la précisant : pourquoi la classe ouvrière a-t-elle été incapable, à ce jour, de renverser le capitalisme dans les pays capitalistes avancés (généralement sous démocratie bourgeoise), plus particulièrement en Europe occidentale où les conditions subjectives apparaissaient nettement meilleures qu’aux USA, après plus de 100 ans de mouvement ouvrier socialiste, et toute la série de crises politiques, sociales, militaires, économiques que le capitalisme central a connu ?

Cette question n’a jamais quitté E. Mandel. On comprend sa hantise à les résoudre -théoriquement et pratiquement.

Deux arguments et la "question" autrement

Il a formulé deux réponses qui d’emblée délimitent le terrain.

La première, est circonstancielle et historique à la fois : l’histoire n’est pas terminée.

Toute révolution sociale -c.à.d. le passage d’un mode de production fondamentale à un autre - est difficile et complexe (cf. la transition du féodalisme au capitalisme). Et il ajoutait -suivant en cela Rosa Luxembourg (5), que cela vaut d’autant plus pour la révolution prolétarienne que c’est la première révolution sociale dans l’histoire où une classe entièrement exploitée et opprimée, doit déloger du pouvoir, totalement par en bas, une classe exploiteuse et oppresseuse ; alors que jusqu’à présent, la révolution sociale avait toujours signifié le passage d’une société exploiteuse à une autre, et le remplacement d’une classe possédante par une autre. Se plaçant ainsi dans l’histoire longue, l’argument n’est pas sans valeur. Mais il ne convaincra que les convaincus -sauf en période d’offensive prolétarienne, peut-être.. Il amplifie plutôt le problème au lieu d’y apporter un début de solution politique-pratique.

Alors il y a une deuxième réponse, plus immédiate et plus convaincante, à tous ceux et celles qui mettent en question le caractère potentiellement anticapitaliste du prolétariat. C’est un argument empirique : la longue série d’explosions sociales, de grèves générales à caractère politique, les situations semi-révolutionnaires qui ont eu lieu en Europe abstraction faite de celle qui ont lieu dans la foulée de la révolution russe de 1917 (4) : l’Angleterre (1926), l’Espagne (1935-37), France (1934-36), la Belgique (1934-36), et, à la fin de la seconde guerre mondiale en Italie, France, Grèce, puis à nouveau en 1948 (tentative d’assassinat de Togliatti), les grèves générales belges (1950, 1960-61), la grève générale en Grèce (1965), "mai ’68" en France et Italie (1969-73-75), la révolution au Portugal (1974-75).

Ces luttes semi-révolutionnaires sont d’une ampleur et d’une force inégales. Mais elles ont ceci en commun qu’elles démontrent effectivement la capacité pratique de la classe ouvrière d’aller au-delà d’un mouvement revendicatif ample, de pousser à une confrontation globale avec le système socio-politique en place et, dans certains cas, d’ébranler l’État bourgeois et la propriété privée sur les entreprises. La combinaison de l’argument historique et empirique a

Mais on ne peut que constater que aucune d’entre elles n’a été victorieuse. Toutes se sont arrêtées devant au seuil de la lutte "jusqu’au bout" pour la conquête effective du pouvoir politique. Pourquoi ?

Cette question a poussé Ernest Mandel vers une réflexion sans relâche à développer un schéma stratégique cohérent qui puisse fonder une stratégie socialiste.


L’hypothèse catastrophiste

Entre 1943-46 la situation fut -dans un sens très général- "révolutionnaire" en Grèce, l’Italie et la France et fortement instable en Grande Bretagne, en Allemagne de l’Ouest (6). Mais les bourgeoisies avaient rapidement résorbé les mouvements avec l’aide des Partis Communistes staliniens et restabilisé leurs États, qui canalisaient l’agitation populaire vers un accord international (d’ailleurs impossible).

Cette défaite du prolétariat occidentale fut éclipsée pendant un moment par la victoire de la révolution en Yougoslavie (1948) et, surtout, en Chine (1949). De la sorte qu’au début des années 1950, toutes les forces conscientes de toutes les classes de la société se préparaient à une troisième guerre mondiale (entre les États-Unis et l’URSS).

A la recherche d’une cause décisive qui puisse ébranler le capitalisme, le concept (ou "modèle") d’une stratégie socialiste pour l’Europe continuait à viser un schéma cataclysmique, soit par la dialectique guerre-révolution, soit par une crise économique catastrophique. Pour ce dernier on pensait évidemment à un nouveau "1929" qui avait débouché sur la forte lutte des classes des années 1932-38. La guerre comme sage-femme de la révolution avait gagné ses galons par la Commune de Paris de 1870-71 (France-Allemagne), la révolution russe de 1905 (Russe-Japon), les bouleversements la première et la seconde guerre mondiale bien entendu.

Cette idée fut largement admise dans tous les courants de gauche dans le mouvement ouvrier (communiste-stalinien, gauche socialiste, libertaire-anarchiste), pas comme un "souhait" mais comme la variante objectivement la plus probable. Y compris au sein de la Quatrième Internationale, où, dans les années 1950-53, le débat faisait rage autour des thèses de Michel Pablo - le principal dirigeant de l’époque et que soutenait Ernest Mandel - qui prévoyaient l’inéluctabilité de la guerre mondiale débouchant directement sur un processus de révolution socialiste internationale (7).

La guerre mondiale n’eut pas lieu. Et l’économie mondiale connaissait un nouvel essor, inaugurant une nouvelle prospérité parmi les couches majoritaires de la classe ouvrière en Occident. Ce fut un tournant majeur dans la situation mondiale et dans le mouvement ouvrier. Du coup, la possibilité de la révolution socialiste en Occident semblait repoussée pour des décennies. Pas étonnant que cette situation déclenchait une offensive idéologique d’envergure mettant en question tous les présupposés fondamentaux du marxisme et du socialisme.

L’impasse stratégique fut donc totale..

Une nouvelle hypothèse stratégique

En écrivant, en 1965, que "Le débat sur la stratégie socialiste en Europe occidentale devrait partir d’une hypothèse de départ, à savoir que nous ne connaîtrions, au cours des dix années à venir, ni guerre nucléaire mondiale, ni crise économique d’une extrême gravité comparable à celle de 1929-33"(8) E. Mandel accomplît une double démarche audacieuse : un, rompre radicalement avec l’ancien schéma stratégique ; deux, remettre en discussion, fut-ce avec une certaine circonspection (due au climat idéologique de l’époque), la possibilité concrète d’une révolution socialiste en Europe occidentale. Cela ne fut pas évident.

Pour être convaincant, il devait prendre à bras-le-corps tout ce qui, à l’époque, apparaissait comme nouveau, voire déconcertant dans la nouvelle configuration de société, répondre à tous les préjugés et démontrer que cette nouvelle forme du capitalisme en expansion (appelée généralement "néocapitalisme") contenait suffisamment de contradictions, et de contradictions fortes, pour pousser la classe ouvrière sur la voie de la lutte pour le socialisme.

Un nouveau paradigme fut né : la possibilité concrète d’une révolution socialiste dans un pays capitaliste avancé et démocratique en temps de paix et de prospérité.

Il s’appuyait sur une double recherche scientifique et analytique :

D’abord, montrer que s’il était vain de spéculer sur "la crise économique catastrophique et finale", il n’était pas vrai que le capitalisme avait vaincu le mouvement économique conjoncturel. Ce faisant il allait ouvrir une filière très féconde : le lien entre le cycle court et le cycle long -appelé "kondratieff et qu’E. Mandel appellera ensuite "l’onde longue" (9)

Ensuite, un nouveau regard de ce que pourrait être dans ces conditions nouvelles une "situation de crise" (révolutionnaire).

Allons voir ces deux éléments.

La reprise (par la suite profondément réaménagée) de la théorie de Kondratieff-Schumpeter lui permit de mesurer la signification de la récession de 1965-66 (limitée à l’Allemagne et sa périphérie immédiate, dont la Belgique) et de le mettre en rapport avec l’évolution du capitalisme internationale en prédisant, "seul contre tous", que "..la période longue de croissance (qui) va probablement prendre fin au cours des années soixante", inaugurant "...le déclin probable du néocapitalisme" (10). Ce fut une audace mais pas un coup de dés. Car la démonstration théorique-analytique fut fondée dans ce qu’il appelait "le nouveau mode de fonctionnement du système capitaliste" dans lequel "...les contradictions internes du néocapitalisme ...se surajoutent en quelque sorte aux contradiction générales du mode de production capitaliste" (11).

Dans cette analyse nouvelle, deux idées avaient une portée stratégique immédiate.

La première, c’est que la situation du mouvement ouvrier et plus généralement de la lutte des classes s’explique par "un complexe de facteurs parmi lesquels le déterminisme direct de la prospérité relative n’est pas démontré" (12). En d’autres mots : l’élévation du niveau de vie ne conduit pas forcément au déclin de la conscience de classe. La grève générale de 1960-61 en Belgique lui servait comme laboratoire pour démontrer comment "les couches les mieux rétribuées (étaient) aussi les couches les plus aguerries et les mieux organisées" (12bis).

La deuxième, c’est un nouveau regard sur le lien, reconnu théoriquement depuis longue date, entre cycle économique et cycle de lutte.

Dans ce néocapitalisme "régulé", où "...une masse ouvrière n’est plus poussée vers l’action par la faim, la misère ou le chômage massif...",-comme ce fut souvent le cas avant 1940-, ce lien n’est plus immédiat ni univoque. De la sorte que " ...le point culminant de l’action des masses ne se situe pas au point le plus bas de l’activité économique. ...le point culminant coïncide plutôt avec les moments de renversement de tendance économique" (13) (14) (avec p.ex. les premières vagues de licenciements, attaques salariales dans un marché du travail en extension...).

L’autre élément constitutif (avec la théorie des ondes longues) du nouveau paradigme stratégique fut une certaine idée de ce qu’il appelait prudemment en 1965 "une situation de crise". Reconnaissant qu’on ne verra pas, dans le climat économique actuel en Europe, se répéter des révolutions comme la révolution allemande de 1918...", il propose "un "modèle historique" différent ...celui de la grève générale de juin 1936 en France(et dans une mesure plus modeste la grève générale belge de 1960-61, qui aurait pu créer une situation analogue...)" (15) .

Ici, il faut remarquer la prudence analytique d’Ernest Mandel . Et à juste titre. Les expériences contemporaines sont peu nombreuses et d’une ampleur limitée. Déjà la référence à "1936" était, me semble-t-il, un pis aller. Certes, elle se situait hors d’un contexte de guerre, mais elle était marquée par une conjoncture économique et politique des années ’30 (crise économique, misère sociale, montée du fascisme, un mouvement ouvrier affaibli,...). à l’opposé de la nouvelle "...époque où ni la faim ni la misère ne poussent l’ouvrier irrésistiblement à l’action anticapitaliste...".

Mais on voit bien pourquoi la comparaison est tentante par ailleurs : la situation jusqu’à la veille de ’68, était aussi marquée par l’absence ou la marginalité totale de la gauche révolutionnaire organisée. Or, comment penser une situation révolutionnaire sans parti révolutionnaire, alors que la révolution est encore chimérique et les partis socialistes de gauche en Europe très faibles, et la capacité d’encadrement des grandes organisations politiques et syndicales très fortes. Or, sous les conditions néocapitalistes "...l’action anticapitaliste ...ne peut être le résultat automatique de son expérience quotidienne. Elle peut le devenir à travers la médiation, la prise de conscience, que doit susciter l’action du mouvement ouvrier". (16)

On ne saurait mécomprendre ce jugement politique : Ernest Mandel ne compte pas (encore !) sur une montée impétueuse des masses qui déborderaient le mouvement ouvrier existant et se lanceraient dans l’auto-organisation des luttes. Au contraire, tout passe encore à travers les structures du mouvement ouvrier tel qu’il existe. C’est sur lui (plus précisément, sur certains secteurs de la gauche syndicale et politique, dans certains pays, et d’énumérer "l’Italie, le Grande-Bretagne et la Belgique...") qu’il mise en toute lucidité pour opérer une réorientation stratégique (programme des réformes de structure, effort conscient d’éducation des cadres et des militants, et propagande de masse afin de sensibiliser le prolétariat) et faire coïncider de plus en plus cette activité du mouvement ouvrier organisé avec la périodicité cyclique plus ou moins spontanée des grandes luttes de la classe ouvrière.

L’alternative étant "...un lent processus de dégradation et d’affaissement de la conscience de classe, de "dépolitisation" de la classe ouvrière à l’allemande ou à la Suisse...(17). La grève générale belge de décembre 1960-61 semble offrir une perspective tout à fait réaliste (18)

Mai 68 et la "situation révolutionnaire"

"Mai ’68", c.à.d. la période de très forte instabilité politico-sociale dans le sud de l’Europe, est très riche et fournira cet ensemble d’expériences amples permettant à Ernest Mandel de vérifier, conforter et adapter son hypothèse stratégique énoncée dès le début des années ’60.

D’une part, sa vision devient plus ample et plus cohérente quant aux ressorts d’une situation explosive. Pour en rendre compte il introduit la notion de crise sociale globale (19). La classe ouvrière reste au coeur du dispositif. Mais il prend acte de ce que d’autres couches sociales, d’autres préoccupations, d’autres aspirations, d’autres formes de lutte et de mobilisation sont apparues qui renforcent la potentialité révolutionnaire. D’autre part, et surtout, l’évocation prudente de "situations de crise" (de 1965) débouche sur la tentative de construire un véritable concept de "situation révolutionnaire", affichant désormais ouvertement sa propre continuïté avce la tradition marxiste-révolutionnaire (Lénine, Rosa, Trotsky).

Entre 1968 et 1975 Ernest Mandel écrit une foule de textes -analytiques, politiques, tactiques...de toute sorte (résolutions internes, prises de position ponctuelles, analyses d’ensemble, études de cas particulier, ...)- qui abordent ce sujet à travers les événements en Europe occidentale.

Le texte de 1976 (20) tente, sur le sujet, une synthèse, qui se veut cohérente et qui est audacieuse (21). Le contexte est celui de cette montée révolutionnaire en France, en Italie et au Portugal, mais qui vient d’échouer (novembre 1975). Momentanément, pense Ernest Mandel, et Espagne (qui embraserait (au moins) tout le sud du continent européen.(21bis) il s’attend à l’éclatement d’une puissante situation révolutionnaire en Espagne

(qui embraserait - au moins - tout le sud du continent européen (21bis).

Dans ce cadre et avec cette perspective, il tente -conscient de la difficulté (22)- de préciser cette notion de "situation révolutionnaire" qui, depuis 1905, est le véritable point d’ancrage d’une stratégie extraparlementaire vers le socialisme (Rosa Luxembourg, Trotsky, Lénine ; mais aussi Kautsky avant 1914) (23).

Avec la montée impétueuse des masses, suite à une explosion sociale ou une lutte résolue d’autodéfense antifasciste, etc. démarre un cycle de lutte qui peut déboucher dans un premier temps sur une situation pré-révolutionnaire : de fait, dans l’action, le système capitalisme est massivement mis en cause. Pour qu’il y ait transcroissance vers une situation révolutionnaire (qui, si elle s’approfondit, rendrait possible, pendant un laps de temps très court laps de temps, la prise du pouvoir politique, i.e. la crise révolutionnaire), il faut une deuxième condition : l’incapacité de la classe dominante de diriger la société. Comme Lénine le disait "ceux d’en bas ne veulent plus être gouvernés, ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner, comme précédemment". (Parfois il ajoutait un troisième "critère" : "et les couches intermédiaires de divisent entre ces deux pôles").

Il s’agit donc d’une situation qui va nettement au-delà d’une crise ministérielle, gouvernementale ou du régime. Ses deux preuves les plus manifestes, de cette "impossibilité de gouverner comme avant", ce sont : une décomposition avancée de l’appareil de répression et, en face, l’émergence et la généralisation tendancielle des organes d’un pouvoir alternatif, de démocratie ouvrière et populaire (conseils, comités, ...).

En faisant sa synthèse en 1976, Ernest Mandel tire, déjà deux conclusions afin de clarifier la notion de situation révolutionnaire à venir- au moment où la montée ouvrière dans le sud de l’Europe débouche sur un échec, qu’il juge momentané :

La première : il constate l’écart entre la puissance de la mobilisation et la faiblesse/quasi-absence des organes de pouvoir populaire. Donc : pas de dualité de pouvoir. D’où un reclassement comparatif des situations révolutionnaires passées. Il les passe en revue (de la révolution allemande à l’après-guerre en 1945, en passant par le front populaire des années ’30). Toutes sont revues à la baisse. Il insiste particulièrement sur la facilité de résorption de la situation (semi- ?)révolutionnaire en 1936 et en 1944-46. Manifestement, il s’attend à ce que, cette fois-ci, cela se passera différemment.

Cela fait mieux ressortir la force du mouvement en cours. Mais en même temps les concepts théoriques (voir supra) clairement énoncée tendent à se dissourdre dans des formules descriptives, au cas par cas.

La seconde : pour expliquer cette faiblesse sur le plan de l’auto-organisation de type étatique, il ne s’est jamais contenté d’invoquer, comme explication générale et fondamentale, le rôle de "frein" ou de "trahison" des directions réformistes traditionnels, (23b). Et il comprend que le rôle paralysant des "illusions parlementaires" des masses exige à son tour une explication solide, dès lors que la classe ouvrière manifeste une telle insolence, énergie militante et capacité d’intitiave. L’explication c’est l’identification très forte entre libertés démocratiques de la population et les institutions de l’Etat. Et il ajoute donc un troisième critère "avec une dimension idéologico-morale" à deux volets, indispensable à la définition de la situation révolutionnaire : "il faut qu’il y ait une crise de légitimité des institutions de l’État aux yeux de la grande majorité de la classe ouvrière. Il faut qu’il y ait une identification de cette majorité avec une autre légitimité, une nouvelle légitimité qui monte..." (24) "ce début de rejet par les masses des institutions", il faut "une plus longue période de dualité du pouvoir de l’ordre de plusieurs années- et qui sera peut-être interrompue, qui ne sera pas linéaire, qui sera partielle" (25), au cours de laquelle "les masses font l’expérience que l’élargissement de leur propre liberté se heurte aux institutions restrictives de la démocratie bourgeoise" (26).

Pour en tirer une conclusion politique très importante et d’actualité immédiate : pour arriver à "ce début de rejet par les masses des institutions", il faut "une plus longue période de dualité du pouvoir de l’ordre de plusieurs années- et qui sera peut-être interrompue, qui ne sera pas linéaire, qui sera partielle" (25), au cours de laquelle "les masses font l’expérience que l’élargissement de leur propre liberté se heurte aux institutions restrictives de la démocratie bourgeoise" (26).

Retour à la question de départ

La deuxième étape de cette montée semi-révolutionnaire n’aura pas lieu. Une fois encore -comme en 1936-37 en France et en Belgique, et entre 1943-47 en Italie et France- c’est la rapidité et la facilité avec lesquelles les bourgeoisies ont resorbé le potientiel subversif et restabilisé leur Etat, qui surdéterminent l’ensemble. (Le troisième critère, sans aucun doute très important, ne sera pas soumis au test pratique.)

Nous sommes arrivé à notre question de départ qui est sous-jacente à l’hypthèse stratégique d’Ernest Mandel , celle qu’il n’a pas résolu, voire à peine soulevé (dans son texte de 1976) : d’où vient l’impossible passage, jusqu’à présent, d’une situation pré-révolutionnaire à une véritable situation révolutionnaire -dans un pays capitaliste avancé à régime démocratique-bourgeois ? En l’occurrence : pourquoi E. Mandel a-t-il pu penser que cette transcroissance était, cette fois-ci, une (quasi-)certitude ? Et au-delà : qu’est-ce qui se trouve à la base des erreurs de pronostics à court terme, qui précisément engagent l’action politique ? (27)

A mon avis, Ernest Mandel tient le bon bout en supposant qu’une classe ouvrière, qui entre dans un processus révolutionnaire encore encadrée par des appareils réformistes, a besoin d’un cycle de lutte prolongé avec deux temps forts (et pas une) : d’abord pour rassembler ses forces et sa confiance, en "s’expliquant", à travers une expérience de masse, avec ses directions traditionnelles ; et ensuite, pour rebondir et partir, confortée de cette expérience, vers un affrontement "jusqu’au bout" avec l’État bourgeois. Mais, à mon sens, il y a défaut quant à la compréhension du ressort différent de ces deux "moments" du cycle "révolutionnaire", dont la nature et la dynamique sont très différentes.

Le première moment, naît, spontanément, sous l’impact des contradictions objectives du capitalisme -presque indépendamment des organisations. Une telle montée pré-révolutionnaire déploie souvent une puissance impressionnante, où la classe ouvrière fait des merveilles en termes de créativité, de courage, d’organisation, de conscience de classe. Mais comme l’expérience le démontre aussi, elle n’a jamais été assez forte pour d’emblée partir vers l’auto-organisation généralisée et, de là, vers la confrontation finale.

La vague montante, pour énorme qu’elle puisse être, charrie avec elle beaucoup d’obstacles (qu’il ne faut déjà pas sous-estimer) dont : les limites de la conscience de classe et l’absence de préparation de l’avant-garde pratique, et le poids des directions traditionnelles même si celles-ci ont, en pratique, momentanément, perdu le contrôle du mouvement. Passer par cette expérience politique "choquante" est inévitable et indispensable : il n’y a pas d’autre moyen pour clarifier massivement le rôle de chaque acteur. Mais, dans la réalité, cette "clarification" a un prix : l’échec et le recul plus ou moins grands, et un espacement plus ou moins grands des deux moments du cycle.

Beaucoup de choses dépendent de l’ampleur et de la durée de ceux-ci.

Quoiqu’il en soit, le second moment du cycle exige de toute évidence un facteur conscient et organisé avec un impact de masse, càd un Parti (ou un substitut de Parti). Celui-ci doit intervenir non pas à la fin de cette seconde étape du cycle, mais dès le début. L’exacerbation des contradictions (si elle a lieu !) et la spontanéité, décisives pour le première étape, sont ici absolument insuffisantes.

Il y a à cela une double raison.

D’abord parce qu’il faut dépasser l’echec et le recul certes momentanés mais qui ont frappé les masses en lutte. Ensuite, parce qu’il faut répondre intelligemment à la tactique de résorption/normalisation de la bourgeoisie (qui évitera à tout prix une seconde conflagration avec la classe ouvrière).

Dans cette seconde étape, "l’exacerbation des contradictions" est plutôt le fruit d’une avant-garde sociale, organisée et suivie par les secteurs décisifs de la classe ouvrière, qui réussit à empêcher la bourgeoise, non pas "dominer en générale", mais d’appliquer sa politique de résorption indolore. L’existence d’un tel Parti est indispensable pour re-rassembler les forces intactes de la classe, organiser la résistance pas à pas, gagner l’avant-garde sociale à une orientation politique (qui par ailleurs doit être correct sur les questions décisives).

De toute évidence, (pour en revenir aux 2-3 critères de la situation révolutionnaire), il faut que la secousse qui ébranle le système capitaliste soit beaucoup plus forte qu’elle ne l’a été entre 1968-1975 , soit du côte de l’État bourgeois, soit du côté de la classe ouvrière.

L’héritage d’Ernest Mandel : forces et faiblesses

Ce n’est pas ainsi que E. Mandel pose le problème en 1976, après la première vague qui vient d’échouer avant la seconde à laquelle il se prépare.

Le problème n’est pas de pointer le pronostic erroné, mais de discuter les arguments qui sont avancés.

Quelles sont les caractéristiques de cette deuxième vague ?

"La période révolutionnaire qui va s’ouvrir en Europe méridionale", basée sur "une logique inévitable d’exacerbation de la lutte des classes" ; "sauf absence totale et totalement improbable de débordement, sauf passivité totale des masse..", "une extrême-gauche qui peut peser sur ces processus, qui n’est plus marginale ou insignifiante, mais qui est déjà une force politique reconnue"

Il tempère quelque peu le jugement sur la période : "la crise de la bourgeoisie était beaucoup plus profonde en 1944 qu’elle ne l’est maintenant, c.à.d. en 1968-76" (p.146), mais il ajoute aussitôt que "le degré de décomposition de l’appareil d’État au Portugal pendant l’année 1975 a été plus avancéé que ne l’a jamais été l’appareil d’État tsariste-bourgeois entre février et octobre 1917" (p.136). Et ce qui est encore plus audacieux : "Ce qu’il y avait ... de spécifique en Russie, ce n’est pas la facilité avec laquelle les bolcheviks ont pu prendre le pouvoir, mais c’est au contraire les difficultés beaucoup plus grandes qu’ils ont rencontrées à la veille et surtout au lendemain de la prise du pouvoir en Russie, par rapport à ce qui peut se produire dans les pays capitalistes avancées aujourd’hui" (p.136)

Parlant de la construction du Parti révolutionnaire : "L’essentiel de la transformation qui s’est produite de 1968 à maintenant (en 1976)-ce fut la fonction historique de cette période...-est qu’elle a permis un renforcement de l’extrême-gauche tel qu’elle entrera dans cette période révolutionnaire (= la deuxième étape de la crise en cours qu’Ernest Mandel prévoit - FV.) en cours avec des forces suffisantes pour pouvoir se poser de manière réaliste et audacieuse la question de la conquête de la majorité de la classe ouvrière" (p.168) Ce pronostic est basé sur une croissance rapide ("inégale" ...mais "par bonds") de la conscience de classe et d’un débordement des directions réformistes" déterminée par "une logique inévitable d’exacerbation de la lutte des classes"(p.169).

Répétons que les questions qu’Ernest Mandel aborde en y répondant, n’étaient ni extravagantes ni illégitimes : il s’agissait bel et bien d’une situation pré-révolutionnaire plus ou moins synchronisée dans 4 pays : France, Italie, Portugal et Espagne.

Il ne s’agit pas, non plus de juger, en 1997, avec le comfort du temps et du recul, les éxagérations des pronostics, de 1976, émis dans le feu de l’action mais bien rechercher le fond de sa pensée.

A titre d’hypothèse de travail, j’indiquerai sommairement quatre pistes.

(1) fondamentalement, il y a une croyance dans les facultés créatrices quasi-illimitées au sein de la classe ouvrière, liées à cette période spécifique du capitalisme.

Elle repose sur deux éléments :

- l’extension massive et l’homogénéité croissante de la classe ouvrière, y compris à travers la troisième révolution technologique (cette tendance s’est retourné - De arbeiders onder het neokapitalisme (1969), in : Ernest Mandel Vervreemding en revolutionaire perpsectieven. Van Gennep, Amsterdam, 1973, p.34 ;

- plus encore, un renforcement qualitatif de la force sociale, matérielle, intellectuelle de la classe ouvrière suite à vingt ans (en 1975) d’expansion économique, de prospérité, de plein emploi, d’éducation, ...qui de surcroît est une période sans défaite politique. Ceci fait la différence en comparaison avec 1936 -situation prérévolutionnaire en dehors d’un contexte de guerre.

(2) la place qu’occupe le pronostic politique dans la méthodologie générale chez Ernest Mandel.

Chez Ernest Mandel celui-ci n’est pas une indication générale qui montre la grande tendance de la dynamique. C’est nettement au-delà. Cela fonde une identité forte au sein de la IVe, une croyance dans la potentialité de la lutte engagée, le prestige extérieur de l’organisation. Mais cela pousse à solutionner en paroles ce qui ne peut qu’être tranché par le mouvement réel au cours de celui-ci. Il y a chez Ernest Mandel un volontarisme intellectuel qui crée une certitude sur la perspective politique (avec lieu, date, acteurs,...).

(3) Cela renvoie, à mon sens, à la difficulté majeure qu’a eu EM de définir le rôle du Parti révolutionnaire : le Parti surfe sur le mouvement ; de la sorte le pronostic optimiste sur le mouvement réel a tendance à remplacer la substance de l’activité du Parti à contre-courant au sein du mouvement réel. Sur ce plan, Ernest Mandel se situe quelque part entre Lénine et Rosa Luxembourg (et le Trotsky d’avant 1914), mais plus proche de celle-ci que celui-là.

(4) Directement lié à cela, c’est la très grande difficulté d’Ernest Mandel de prendre à bras le corps les contre-tendances négatives qui sont à l’oeuvre dans chaque mouvement - par définition contradictoire. On les trouve parsemé dans son oeuvre, jamais au sein du corpus théorique.

Me plaçant sur le terrain d’Ernest Mandel , c.à.d. celui du marxisme révolutionnaire, je ne crois pas que les présuppositions de base de celui-ci soient devenues obsolètes. En particulier, le rôle décisif de la classe ouvrière dans tout projet de transformation de la société capitaliste et l’aspiration spontanée des classes et couches exploitées et opprimées à une autre vie, càd une autre société, ainsi que leur capacité de résistance et de lutte. Cet élément qui est consubstatielle à l’hypothèse stratégique d’Ernest Mandel, reste debout.

Par ailleurs, la contribution d’Ernest Mandel est, à bien des égards, incontournable et, à mon sens, le point de départ obligé de toute élaboration et discussion futures. Cela vaut pour la compréhension des contradictions du capitalisme "moderne", l’évolution du mouvement économique à court et moyen terme (cycles, onde longue), les fondements de la conflictualité endémique dans cette société, ainsi que toute une série de prévisions politique-économique à court terme : le bilan est plutôt fort. Si on devait scruter, avec la même sévérité, les analyses sur "la société contemporaine et ses contradictions",....que d’autres théoriciens ou publicistes (sociaux-démocrates, communistes ou libéraux-bourgeois) ont produites, entre 1960 et aujourd’hui, la récolte est certainement moins riche et convaincante.

Mais nous ne nous consolons pas de leur carence. Car nous voulons et nous avons besoin de progresser à partir de l’héritage théorique-politique d’’Ernest Mandel en la soumettant à une discussion critique.

François Vercammen

Directeur de la Fondation Ernest Mandel