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Soudan/Darfour : les enjeux de la crise

lundi 16 juillet 2007, par JCR-RED

Plan détaillé

1) Une crise politique interne

Le Soudan en bref : quelques rappels de chiffres et de faits historiques

- Un pays et un peuple à l’histoire ancienne

Situé en Afrique de l’Est, le plus grand du continent en superficie. 41 236 378 habitants (40,8 % de pop urbaine).

Bordé par la Libye et l ’Égypte au nord, la mer Rouge, l’Érythrée et l’Éthiopie à l’est, le Kenya, l’Ouganda et la République démocratique du Congo au sud, la République centrafricaine, le Tchad à l’ouest. Le climat y est tropical dans le sud et désertique dans le nord. La désertification qui s’étend vers le sud et l’érosion des sols sévissent sur le pays.

Composition ethnique : 52 %Noirs, 39 %Arabes, 6 % Bejas, 2 % Etrangers, 1 % Autres.

Religions : 70 %Islam (Sunnisme), 25 %Croyances indigènes, 5 %Christianisme
Langues officielles : l’arabe et l’anglais + environ 2000 autres langues dont le Dinka, le peul et le nuers.

Dans l’Antiquité, le pays correspondait en grande partie à l’ancienne Nubie.

- Des richesses convoitées

L’agriculture est la principale activité économique du pays : La superficie des terres cultivables au Soudan est estimée à 840 000 kilomètres carré. Seulement 18 % sont actuellement exploités. Seule une paix dans ce pays lui permettrait de devenir le grenier à blé de l’Afrique. Les principaux produits agricoles sont le coton, le sésame, l’arachide, la gomme arabique dont le Soudan est le premier producteur mondial et le sucre (troisième pays producteur de sucre en Afrique).

Le cheptel, le deuxième du continent africain, est à la base d’un intense trafic clandestin avec les pays voisins.

L’exploitation pétrolière a commencé dans le sud du pays et modifie les conditions économiques du pays. (500 000 barils/jour).

Principaux clients : Chine (24%), Arabie Saoudite (20,4%), Japon (9,7%), Emirats Arabes Unis (4,8%)
Principaux fournisseurs : Chine (19,2%), Arabie Saoudite (7,6%), France (6,2%), Royaume Uni (5,5%)

- Un régime politique autoritaire face à des rébellions

Pouvoir politique : république présidentielle, gvt d’union nationale ; régime islamiste dictatorial, Etat néo-patrimonial (le pays est 138eme/162 pays à l’IDH).

Forces politiques : le Congrès national (parti officiel au pouvoir de O. el-Bechir, issu du Front national islamique+ Alliance des forces de travail, de Gaafar Nimeiry), le parti Oumma (parti populaire islamiste traditionaliste issu du parti du Mahdi) ; le parti démocratique unioniste ; le Congrès national populaire de H. al-Tourabi (homme politique et religieux, ancien Frère Musulman et idéologue du régime, fondateur FNI).

* Ancienne colonie britannique (1898) devenue indépendante en 1956 (instabilité constitutionnelle, lutte entre factions, stagnation économique).

* Guerres civiles : mutinerie militaire au Sud (1955-1972), groupes armés du sud dont APLS de J. Garang (1983-2005 : 4 millions d’hab du Sud déplacés et fait 2 millions de morts)

* Coup d’Etats : 1969 (gal Nimeiri avec PCS), 1971 (PCS, restauration de Nimeiri), 1984 (gal al ad-Dahab, restauration pvr civil de Sadek al-Mahdi), 1989 (gal el-Béchir avec aide du FNI de H. Tourabi)

* Rébellions (autres) : Béjaland, à l’est du pays ; Darfour, à l’ouest (dep 2003 : 200 000 morts, 2 millions de déplacés, 230 000 réfugiés au Tchad et en République centrafricaine.

Darfour : deux organisations rebelles principales, le SML, Mouvement pour la Libération du Soudan, et le JEM, Mouvement pour la Justice et l’Egalité (obédience islamiste). 5 mai 2006 : accord de paix entre gvt et majo du SML mais rejeté par mino SLM et JEM. Gvt utilise milices « Jenjawid » (« les cavaliers de guerre »), des « des mercenaires qui ne se revendiquent pas du tout « arabes ». Ils ne sont pas le vrai problème. En exagérant, on pourrait dire que ce sont là des pauvres qui se battent contre des pauvres », lumpenprolétariat utilisé pour « chasser les habitants du Darfour et installer à leur place de grandes fermes mécanisées confiées à des entreprises agricoles ou à de grandes familles » (Marc Lavergne). Elles ont commis des exactions relevant de « crime contre l’humanité » (ONU). 7 000 soldats de l’Union africaine (UA) présents depuis 2004. En trois ans, onze résolutions du CS de l’ONU ; saisie du conseil des DDH de l’ONU et mission d’évaluation, saisie de la CPI.

2) Géopolitique internationale

« Qu’est ce qui est en jeu dans la bataille pour le Darfour ? Le contrôle du pétrole, de beaucoup, beaucoup de pétrole. (…) Le cas du Darfour, un endroit désolé et aride dans la région sud du Soudan, illustre la nouvelle guerre froide pour le pétrole, où l’énorme augmentation de la demande de pétrole en Chine pour alimenter sa croissance vertigineuse a conduit Beijing à se lancer dans une politique agressive de diplomatie du « dollar » - ce qui ne manque pas de sel.

Avec plus de mille trois cent milliards de dollars de réserves monétaires, essentiellement en dollars US, à la Banque Nationale du Peuple de Chine, Beijing s’est engagé dans une géopolitique active du pétrole. L’Afrique est un objectif majeur, et en Afrique, la région centrale entre le Soudan et le Tchad est une priorité. C’est ce qui en fait un nouveau front majeur entre Washington et Pékin, dans cette nouvelle guerre froide pour le contrôle des ressources principales de pétrole, débutée depuis l’invasion des USA de l’Irak en 2003. Jusqu’ici Pékin a abattu ses cartes un peu plus habilement que Washington. Le Darfour est un champ de bataille important dans cette rivalité à hauts enjeux pour le contrôle du pétrole. (…) Le Darfour et le Tchad ne sont qu’une extension « par d’autres moyens » de la politique irakienne des USA - qui consiste a contrôler le pétrole partout. La Chine conteste ce contrôle « partout, » particulièrement en Afrique. Cela aboutit à une nouvelle guerre froide non déclarée sur le pétrole. » (F. William Engdahl)

- Les Etats-Unis, du nouveau désordre mondial à la guerre sans limites

Position stratégique du Soudan : carrefour africain entre monde arabe (et musulman) et noir.

Enjeux géopolitique dans « guerre sans limite » (dev bases armées US en Afr), et économique (En 1979, Chevron invité à développer le pétrole du Soudan, a dépensé 1,2 milliards de dollars en travaux de prospection et de contrôle de qualité. Ce pétrole a déclenché ce qui est appelé la seconde guerre civile du Soudan en 1983. Chevron fut la cible d’attaques et de massacres répétés et suspendit le projet en 1984. En 1992, il vendit ses concessions de pétrole soudanaises. Alors la Chine a commencé à développer les champs abandonnés de Chevron en 1999 avec des résultats notables. Les firmes Pe US sont implantés au Tchad de I. Déby, mais ce dernier, allié de plus en plus rétif, regarde aussi vers la Chine…)

Objectif : changement de régime + garantir accès et contrôle au Pe africain du centre au golfe de Guinée

Utilisation idéologique : cumule trois avantages de nature à susciter un réflexe compassionnel outre-Atlantique : géographiquement éloigné (exotisme propice à l’épanchement), son malheur est étranger à toute influence américaine (bonne conscience garantie), victime de la cruauté supposée du monde arabo-musulman (confort idéologique assuré).

Moyens : accusation de « génocide » permet de stigmatiser un régime arabe ayant longtemps flirté avec l’islamisme. Elle vise aussi à accréditer l’idée d’une intervention musclée des pays occidentaux. Car crise du Darfour, en droit international, est une affaire intérieure soudanaise. L’ingérence internationale dans les affaires intérieures d’un Etat tire sa légitimité du soupçon de crimes contre l’humanité. D’où l’importance cruciale, pour l’issue de la procédure, de la qualification des crimes commis.

Par l’intermédiaire de ses alliés au Tchad et dans les états voisins ont formé et armé l’Armée de Libération du Peuple Soudanais, de John Garang, alimentant le conflit au Sud pour entraîner une rupture entre le sud et Khartoum l’islamique, située au nord + appui du soutien Erythréen au SPLA, qui regroupe les groupes d’opposition du NDA, ainsi que le Front de l’Est et les rebelles du Darfour.

- La Chine : « diplomatie du pétrole »

En 2006 la Chine a dépassé le Japon en tant que second plus grand importateur du monde de pétrole après les Etats-Unis, important 6.5 millions de barils d’or noir par jour. Avec sa demande de pétrole qui s’accroît de 30% par an environ, la Chine dépassera les Etats-Unis en quantité de pétrole importée dans quelques années. C’est cette réalité qui est le principal déterminant de la politique étrangère de Pékin en Afrique (Source : USAID)

30% du Pe brut chinois provient de l’Afrique. La Chine distribue des prêts souples (notamment pour infrastructures comme des routes, des hôpitaux, et des écoles), sans intérêt ou droits de concession à certains des états débiteurs les plus pauvres de l’Afrique, en net contraste par rapport aux exigences brutales d’austérité de la banque mondiale et du FMI.

La China National Petroleum Company, CNPC = le plus grand investisseur étranger du Soudan, avec environ $5 milliards dans le développement des gisements de pétrole. Dep 1999 investissement chinois de au moins 15 milliards de dollars. Possède 50% d’une raffinerie de pétrole près de Khartoum avec le gouvernement du Soudan. Gisements de Pe concentrés dans le sud. La CNPC a construit un oléoduc à partir de ses blocs de concession au sud vers nouveau terminal mer rouge où le pétrole chargé à destination de la Chine. 8% du pétrole chinois viennent maintenant du sud du Soudan. La Chine prend jusqu’à 65% à 80% des 500.000 barils/jour de production de pétrole du Soudan. L’année dernière le Soudan était la quatrième plus grande source d’approvisionnement à l’étranger de la Chine.

- La France et le « syndrome Fachoda »

Politique impérialiste générale : défense du « pré-carré » (présence économique et militaire) français en Afrique (+ sous-stratégies et tactiques parfois contradictoires des réseaux françafricains) + Ressentiment français contre présence anglo-saxonne => soutien aux régimes, y compris et surtout les plus autoritaires.

France appuie régime au Soudan à partir du début des années 1990 jusqu’à au moins 2004 : aide militaire, diplomatique, financière. Intérêt économique (Pe) et stratégique (lutter contre l’Ouganda de Y. Museveni, soupçonné par la France de soutenir la rébellion rwandaise et anglophone du Front Patriotique Rwandais et accusé par le Soudan de soutenir la rébellion du Sud-Soudan ; protéger I. Déby, dictateur tchadien d’alors, des risques d’exportation de la guerre au Soudan)

« (…) plusieurs composantes de la Françafrique ont résolu de prendre pied au Soudan, non seulement pour mieux " garder " le Tchad, mais pour tout un ensemble de motivations - une détestable mixture qui rappelle l’engrenage rwandais. L’on pourra aisément transposer la question : " Mais que faisait donc la France au Rwanda ? Qui a décidé de l’engager si fortement en ce pays, et pour [quelles] raisons. Nous allons présenter ici une série d’hypothèses. Aucune ne paraîtra suffisante, ni vraiment raisonnable. Rien d’étonnant à cela, puisque règne dans le " domaine réservé " de la politique franco-africaine un mélange de " raison du prince " (ou du dauphin...) et de " déraison d’Etat " (4). Les chercheurs les plus tenaces, renonçant à trouver une quelconque rationalité diplomatique, finissent par se replier sur un ensemble de petites causalités mesquines, consolidé par une méconnaissance effarante des réalités locales et des schémas géopolitiques dont on ne sait plus, quand on a fini de les exposer, s’il faut en rire ou en pleurer (5)". La différence avec le Rwanda, c’est que la France vient au Soudan après que les pratiques génocidaires se soient installées, et pour appliquer une place laissée vacante par les Anglo-Saxons en raison même (du moins partiellement) du comportement intolérable du régime de Khartoum. » (Survie)

Pol. de Sarkozy plus dans la continuité que la rupture, mais nécessaire ré-évaluation de ses relations avec le Soudan au vue de : tensions avec Tchad, pression US, etc…

3) Quels positionnements possibles ?

* Solidarité avec les luttes des peuples contre oppression et exploitation et défense de leur droit à disposer d’eux-mêmes ; POUR une aide d’urgence aux populations victimes des différentes guerres et autres exactions du pouvoir, qui articule le travail des agences de l’ONU comme le HCR, et les grandes ONG ; mais avec également la nécessité d’un réinvestissement en profondeur (notamment financier) de ces structures internationales par les Etats membres.
* CONTRE une intervention militaire de l’ONU, l’OTAN ou un quelconque des 5 membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU qui porterait atteinte à la souveraineté du Soudan. Exigence d’une réforme de l’ONU et notamment de son Conseil de sécurité.
* Construire fronts de résistance anti-impérialistes larges : mouvement anti-guerre sans limites en Irak, Afghanistan, Iran, Palestine…(ACG), campagnes contre les bases militaires états-uniennes et françaises en Afrique, campagnes contre la politique Française en Afrique (Survie, etc)